« Emmanuel Macron dit vouloir “parler aux territoires et à une France qui rentre manger à la maison le midi” : une phrase, deux clichés »

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Qui est ce distributeur automatique d’éléments de langage, qui s’exprimait, mercredi 22 mars dans les colonnes du Monde, avant l’intervention d’Emmanuel Macron au journal de 13 heures de TF1 ? Le président, disait-il, voulait « parler aux territoires, à une France qui travaille et rentre manger à la maison le midi ». Une phrase, deux clichés, qui dénotent sinon le mépris du moins la méconnaissance de l’existence, heureuse ou malheureuse, qu’on mène au-delà de la troisième couronne parisienne.

Ces gens-là, travailleurs, chômeurs ou retraités, n’habitent pas un « territoire ». Ils ne sont pas des autochtones parqués dans une réserve. Jamais on n’entendra un abonné de la ligne Montparnasse-Verneuil-sur-Iton-L’Aigle dire en prenant congé de ses collègues. « Bon, c’est pas tout ça les amis, mais je dois retourner dans mon territoire. » L’expérience peut être conduite dans n’importe laquelle des gares métropolitaines… Ni même « en région », ce mot si plein de lourdeur administrative. Encore moins « en terroir » qui sent le jambon affiné et les petits crus sympas. Pas davantage « en ruralité », expression sortie d’un manuel de sociologie des années 1970.

Enfin, ils ne « mangent » pas en sauçant bruyamment leur gamelle, ils déjeunent et parfois dans un restaurant de centre-ville ou de centre-bourg qui se sont multipliés pour répondre à la demande d’actifs qui s’économisent ainsi le prix d’un aller-retour entre leur travail et leur domicile.

D’avoir vécu de longues années en province et y avoir situé le cadre de deux romans, ne m’autorise pas à m’ériger en spécialiste de cette « zone blanche » si mal connue, à considérer qu’il y en ait. Mais force est de constater que les clichés ont la vie dure. La langue de bois politique et les commentateurs qui la relaient n’ont de la province qu’une vision balzacienne, flaubertienne ou simenonienne dans le meilleur des cas ; ou inspiré par Jean-Pierre Pernaut, le véritable « inventeur » de la France des territoires, dans le pire. A chaque village, ses traditions ; à chaque tribu, ses rituels.

Evidentes métamorphoses

Me gardant à mon tour des généralisations sur la province, je ne parle que de celle que je connais, Bourg-en-Bresse, entre Lyon et Genève. J’ai constaté dès le début des années 1990, une mutation sociologique et culinaire qui a vu se transformer des bars sans âme en pimpants petits restaurants où un honnête menu à 15 euros (café compris) a remplacé avantageusement le traditionnel sandwich jambon-beurre-cornichons mastiqué au zinc. On s’y presse au coude-à-coude sous des poutres apparentes (parfois fausses). On s’interpelle d’une table à l’autre, on s’évite parfois au gré des amitiés et des inimitiés.

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