Le photographe Martin Parr est mort | EUROtoday
Lorsqu’il était tombé malade en 2021, Martin Parr était en practice d’achever un projet d’envergure sur les tournois de tennis du grand chelem. Après avoir fait le tour du monde des principales compétitions internationales dans cette self-discipline, le photographe cherchait un titre pour le livre de pictures que Phaidon devait publier. Apprenant qu’il avait un most cancers du sang, il avait alors choisi d’intituler son ouvrage : Match Point [balle de match, NDLR]. « La fin de la partie approche pour moi », avait-il soufflé à son éditeur.
Tout Martin Parr était là : dans cet humour délicat. Une autodérision qui surgissait chez lui avec un naturel confondant. Ainsi, quand on lui demandait quelle était l’origine de sa vocation, il expliquait, sans qu’on sache si c’était pour rire ou non : « Je suis devenu photographe parce que je m’ennuyais à mourir. Faire des photos m’a sorti de la dépression qui me guettait. » Il est décédé à 73 ans à son domicile de Bristol, a annoncé dimanche sa fondation dans un communiqué. Martin Parr laisse derrière lui une œuvre à son picture : tout entière placée sous le signe de cet humour anglais qui demeure l’une des manières les plus élégantes de tenir à distance les difficultés de l’existence.
Une œuvre placée sous le signe de l’humour
« Le rire est quelque selected de very important. Je n’aurais pas pu vivre sans. Il m’a aidé à supporter bien des épreuves », racontait-il, toujours d’un air très sérieux, aux visiteurs qu’il accueillait lui-même au sein de sa fondation installée à Bristol (Royaume-Uni) depuis 2017. « Mon model de comique n’est pas méchant. Je ne me moque jamais des gens. Je les respecte trop pour cela », nous avait-il répété lors de notre ultime entrevue, au printemps 2024.
Pour qualifier son travail, le photographe recourait fréquemment au terme de mischievous, que l’on doit entendre par « espiègle » ou « taquin ». Une traduction qui ne rend malheureusement pas l’ambivalence du terme anglais. Le mot meschief désigne en effet un « état malheureux ». Il vient du vieux français et fait référence au « désespoir » qu’on peut éprouver à l’idée de ne pas parvenir à s’accomplir (mischieve est le contraire d’obtain). Longtemps, cette crainte de ne pas parvenir à « se réaliser » avait taraudé Martin Parr !
Né à Epsom, une cité-dortoir du Surrey à 20 kilomètres de Londres, le garçon découvre à 13 ans la photographie grâce à son grand-père. Ses premiers portraits sont publiés dans le journal de son lycée. « Parce que c’est un moyen d’expression easy et direct, je me suis dit qu’il était à ma portée », évoquera-t-il rétrospectivement pour expliquer qu’il se soit inscrit à l’université de Manchester pour faire de la picture. Dès ses études, il manifeste l’envie de réaliser un travail documentaire influencé par Garry Winogrand (1928-1984), Robert Frank (1924-2019) et Tony Ray-Jones (1941-1972).
C’est au contact de ses amis d’alors, Brian Griffin (1948-2024) et Daniel Meadows (né comme lui en 1952) qu’il begin à photographier les gens qui leur ressemblent. « En faisant des photos des Anglais moyens, j’avais le sentiment de faire mon autoportrait », relevait-il. Avant d’ajouter : « Si j’ai commencé à m’intéresser à la center class, dont je suis issu [son père était fonctionnaire au sein du ministère de l’Environnement, NDLR], c’est que personne ne semblait porter alors consideration à ce milieu. »
Les débuts de Martin Parr
Timide, Martin Parr se motive en se lançant des défis. « Je prenais un sujet et me donnais une journée pour le traiter. L’urgence m’obligeait à aller vite, me conduisait à développer des réflexes, à « voler » des pictures des gens que je ne connaissais pas. C’est comme ça que j’ai appris à travailler. Et c’est de là que j’ai gardé cette mauvaise habitude de ne pas demander leur autorisation aux passants que je photographie », souriait-il.
En 1972, Martin Parr entame sa première série significative en s’invitant chez les habitants d’un quartier populaire de Manchester : celui de June Street. Dans ces petits pavillons en brique qui seront bientôt rasés dans le cadre d’un programme de rénovation urbaine, il photographie chaque famille dans son intérieur modeste mais propret. Les photos se ressemblent étonnamment. « Ce qui m’a frappé, c’est que la plupart des gens se meublaient de manière identique, affichaient au mur le même papier peint et les mêmes tableaux kitsch comme s’ils habitaient dans un appartement témoin », relevait-il.
Martin Parr ne cessera de documenter la société anglaise avec la même rigueur que son père, ornithologue beginner, mettait à l’identification des oiseaux. À la même période, Martin Parr s’immerge dans le service de psychiatrie de l’hôpital de Prestwich. Ces séries de pictures de jeunesse affichent une gravité qui les rend rétrospectivement étrangères au reste de son œuvre.
La gaieté ne surgit dans ses photos qu’après son mariage avec Susan Mitchell, en 1980. Celle-ci décroche un premier emploi dans un village du Yorkshire, dans le cœur de l’Angleterre. Le couple Parr s’installe alors à Hebden Bridge, petite commune rurale perdue au milieu des champs. Martin Parr bat la campagne à la recherche de chapelles abandonnées qu’il photographie. « Elles étaient à l’picture de mon état d’esprit d’alors… », dira-t-il.
Martin et Susan ne tardent pas à déménager en Irlande. Ils espèrent changer d’air. Le climat n’est pas plus riant à Boyle qu’à Leeds. Qu’à cela ne tienne. le photographe entame alors un travail sur le mauvais temps. Ces pictures seront réunies dans un ouvrage, son premier, intitulé Bad Weather, qui paraît en 1982 chez Zwemmer. « Plus que le cricket ou le soccer, ce qui unit le peuple britannique, ce qui forge son caractère, c’est sa résilience face à la pluie », y écrit-il.
Martin Parr begin alors à affirmer ce qui deviendra sa marque de fabrique, une manière sardonique d’envisager la réalité. Une façon de faire « contre mauvaise fortune bon cœur », comme le dit l’adage. Regarder le monde tel qu’il est, y compris ses features les plus sordides, mais en y insufflant une forme de poésie, celle de l’humour, voilà ce qui constituera désormais l’essence de son travail.
Grand fan du comique anglais Tony Hancock (1924-1968) qui match les grandes heures de la BBC, Martin Parr est convaincu que l’humour est le meilleur moyen pour comprendre une société. « Il nous permet de nous jouer des idées reçues, de tordre le cou aux préjugés », émettait-il. « L’humour aide aussi à briser la glace avec ses interlocuteurs », ajoutait-il.
Peu désireux d’imposer une « imaginative and prescient » univoque du monde, cet humour lui permet, en outre, de glisser une forme de second degré dans ses photos. « Toute bonne picture a au moins deux niveaux de lecture possibles », expliquera-t-il à ses élèves de l’université du pays de Galles ou du Farnham College du Surrey, où il formera des membres éminents de la nouvelle génération de photographes, parmi lesquels Anna Fox, Paul Seawright, Ken Grant ou Wolfgang Tillmans.
L’irruption de la couleur
Au début des années 1980, Martin Parr passe à la couleur. « Je voulais habiller mes photos », livrera-t-il en guise d’explication. Ces pictures couleur, il les rend « criantes » en recourant systématiquement à de puissants flashes, y compris en extérieur. « C’est pour moi un moyen de faire de la fiction avec le réel », explicitait-il.
Martin Parr bouscule ainsi l’esthétique traditionnelle de la picture documentaire. D’autant plus qu’il s’amuse à multiplier les motifs inattendus dans ses photos. Ce sont des aliments adipeux qui surgissent dans des cadres soignés, des animaux de compagnie grotesques qui ressemblent étrangement aux hommes et aux femmes qui posent devant son objectif ou encore des bibelots, si attainable bling-bling, qui détournent l’consideration du spectateur du vrai sujet des clichés.
Cadrages
Qu’il photographie de petites mamies participant à un concours de confiture dans le sud de l’Angleterre, des trafiquants d’armes au Salon de l’armement dans un émirat arabe (reportage que l’auteur de ces lignes a eu la likelihood de faire avec lui au début des années 2000), des passionnés d’horticulture ou de chasse à courre, Martin Parr prend un malin plaisir à surprendre son monde : les passants, d’abord, qu’il saisit dans des postures insolites ; les spectateurs, ensuite, qui ne savent plus trop quoi penser du miroir qu’on leur have a tendency.
S’il a commencé par « portraiturer » la classe moyenne notamment dans la station balnéaire de New Brighton, ce qui donnera lieu à son plus célèbre ouvrage : The Last Resort (initialement paru en 1986 chez Promenade Press), l’Anglais aime aussi photographier la haute société britannique. Aussi à l’aise avec le travailleur sorti d’usine qu’avec l’aristocrate en goguette sur les champs de programs ou dans les club-houses de golf « choose », Martin Parr souligne l’humanité commune qui les unit par-delà les barrières sociales.
Il croque de manière aussi crue le hooligan à la peau rubiconde sirotant une bière dans les tribunes du stade de Twickenham que le parieur en redingote, le visage luisant sous le soleil d’Ascot, en regardant courir les pur-sang sur lesquels il a misé. Tour à tour mordant et tendre, Parr réalise tout au lengthy des années 1990 une splendide série sur le tourisme de masse, s’amusant à relever sur les voyageurs des cinq continents le même regard perdu.
Humaniste, Martin Parr l’est assurément. « Only Human » est d’ailleurs le titre de l’exposition que la National Portrait Gallery de Londres lui consacre au printemps 2019. « On me dit parfois que je me focalise sur les excentriques. Ce n’est pas vrai. Ceux qui m’intéressent, ce sont les gens ordinaires. Ce que l’on prend pour de l’excentricité dans mes pictures, c’est seulement le caractère distinctive de chacun. Nous sommes tous des excentriques à notre manière », pointait Martin Parr.
Il n’empêche. Le photographe n’a pas son pareil pour repérer le détail saugrenu qui donnera sens et profondeur à son cliché. « La capacité de Martin Parr à dénicher l’extraordinaire dans le plus commun, la splendeur et le mystère dans les endroits les plus improbables est impressionnante », confie Tabitha Simmons, rédactrice du journal Vogue USA, qui lui confie régulièrement des séries de mode.
Persuadé qu’on en apprend plus sur un pays en allant au spectacle d’un comique qu’en assistant à une conférence de sociologues, Martin Parr utilise la picture pour arracher des rires aux spectateurs en se concentrant sur ce que la vie a de plus trivial. Si ses photos sont parfois vues comme provocatrices, c’est que son rire lui sert à dissimuler son profond pessimisme. « Je ne cherche pas à choquer pour choquer », se défend-il.
Le coup de griffe de Cartier-Bresson
Henri Cartier-Bresson à qui il montre son travail à la fin des années 1980, n’est pas de cet avis. Lorsque Martin Parr lui adresse son portfolio en lui indiquant qu’il souhaite rejoindre l’agence Magnum, il reçoit un mot furibard du patron de l’agence. « Cartier-Bresson m’a dit que je n’avais pas ma place à ses côtés, que je venais d’une autre planète », confie-t-il.
Martin Parr ne se démonte pas. Il répond : « Si les photographes de Magnum documentent la famine et la guerre, mon terrain de chasse, à moi, c’est la vie ordinaire. C’est ma ligne de entrance à moi. » Son aplomb désarçonne Henri Cartier-Bresson, qui finira par l’accepter chez Magnum en 1994. Les deux hommes se réconcilieront grâce à l’intervention de Martine Franck, épouse de Cartier-Bresson. Et la fondation du maître français de la photographie accueillera une grande rétrospective de Martin Parr en 2022.
Avec des centaines de commandes par an et parfois une quarantaine d’expositions simultanées à travers la planète (un document dûment enregistré par le Guinness Book), Martin Parr va être l’un des plus productifs faiseurs d’photos de la coopérative Magnum. Il ne cessera de courir le monde. Même lorsque, diminué, il ne pourra plus se déplacer qu’avec un déambulateur, l’homme continuera jusqu’à l’extrême limite de ses forces à promener son regard malicieux sur le monde.
« Je suis ce que je photographie », lâchait-il de manière abrupte à la fin de son existence quand on lui demandait de qualifier son travail. Passionné par son médium, il collectionnait des portraits de lui réalisés dans divers studios à travers le monde.
« Si l’on ne doit retenir qu’une selected de mon œuvre, c’est que j’ai essayé de réconcilier picture et vérité. Habituellement, la picture est un instrument de mensonge. Les pictures de mode doivent donner une picture glamour d’hommes et de femmes qui ne le sont pas. Les pictures de voyage doivent représenter la réalité de la manière la plus séduisante attainable quitte à la travestir. Les pictures de nourriture doivent être appétissantes même si les plats sont immondes. Tout cela, c’est de la propagande. J’ai tenté de faire l’precise contraire. »
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Le Kangourou du jour
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Ses photos de mode mettent ainsi en scène des mannequins, pas toujours affriolants, au milieu de foules anonymes, dans des décors inhabituels (snacks, parkings, centres commerciaux), ses pictures de voyage montrent des paysages idylliques et de grands websites patrimoniaux mondiaux pris d’assaut par des hordes de touristes. Quant à ses clichés d’aliments, publiés notamment dans le livre Des goûts (la sonorité du titre de cet ouvrage paru chez Phaïdon en 2016 lui donne tout son sens), ils ne se mother or father d’aucun artifice, livrant une imaginative and prescient souvent écœurante de ce qui est servi dans une assiette. Ce que le chef étoilé britannique Fergus Henderson appelle « la pornographie culinaire ».
« Si le monde est un théâtre, comme dit Shakespeare, ce qui m’intéresse le plus, ce sont ses coulisses », concluait Martin Parr, qui espérait que ses photos, « prises avec le même amour qu’une maman met à faire le portrait de son enfant », ne seraient pas réduites à des pictures gag mais considérées, par les générations futures, avec tout le sérieux qu’elles méritent. Son regard était anthropologique avant que d’être satirique.
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